La guerre du silence

Sois belle et tais-toi ! C’est le nouveau crédo en vogue, concernant la campagne. Des vaches silencieuses, des clochers muets, des coqs aphones et des agriculteurs « décoratifs », privés de leurs bruyants tracteurs, voilà l’ambiance rêvée des estivants venus de la ville. Un éden hors-réalité, qui finit par virer au cauchemar.

Le drame se joue à Grignols, petit village dans le Périgord. Attaqués en justice par des voisins qui se plaignaient du bruit causé par une colonie de grenouilles établie dans l’étang de leur jardin, Annie et Michel ont été condamnés par la cour d’appel de Bordeaux à reboucher leur étang. Un jugement confirmé en cassation.
Petit problème : si le couple s’exécute, il se met en délicatesse avec le code de l’environnement (qui protège les différentes espèces de grenouilles présentes sur le site) et risque jusqu’à 150000 euros d’amende ainsi que deux ans de prison. Mais si Annie et Michel ne rebouchent pas l’étang, des milliers d’euros d’amendes et d’astreintes mensuelles leurs seront exigées ! Une situation totalement bloquée, qui promet à ce couple d’être condamné, quoi qu’il fasse.
Cette affaire au dénouement surréaliste, engendrée par la grogne des « amoureux du silence » est représentative d’une ambiance de plus en plus délétère dans nos campagnes.
Partout, les différends et les plaintes s’accumulent à propos de nuisances olfactives, et surtout sonores.

Un coq qui chante trop fort, trop tôt ou trop souvent (imaginez un peu l’enfer si c’est les trois à la fois…), la circulation d’engins agricoles, le tintement des cloches accrochées au cou des vaches ou au sommet d’un clocher. Toutes ces manifestations sonores anodines, peuvent aujourd’hui déclencher de solides batailles en rase campagne ! Ulcéré par les récriminations de touristes venus se plaindre de la sonnerie horaire de la cloche de l’église, le maire de la petite commune de Saint-André-de-Valborgne dans le Gard a décidé de réagir et d’accrocher une pancarte explicative à l’entrée du village stipulant que les « nuisances naturelles » de la vie campagnarde sont « à prendre ou à laisser », enjoignant les mauvais coucheurs à passer leur chemin. Il faut bien avouer que certaines plaintes confinent au ridicule, comme celles enregistrées en Provence, cet été, concernant le désir de voir estourbir quelques dizaines de milliers de cigales au prétexte que leur chant « trop agressif » perturbait la sieste des estivants. On croit rêver !

« C’est l’effet premium », s’exclame Xavier, spécialiste des séjours haut de gamme chez un voyagiste de prestige. « Les clients exigent la pleine jouissance de leurs prestations, on leur a promis le silence et la paix, tout le reste, ils s’en moquent ! » Le système est devenu totalement intransigeant, le client paie une prestation et ne supporte pas la moindre peccadille… Hors de toute compréhension, le « néo-touriste » veut profiter à 100 % de son séjour, sans manifester la moindre empathie, ni la moindre tolérance à l’égard des autochtones. Cette nouvelle clientèle évoque ces caricatures de clients américains qui nous faisaient sourire dans les années 80, quand on apprenait dans les « news insolites » que l’un d’eux avait attaqué un voyagiste ou un restaurateur pour un manquement mineur à sa prestation. « Aujourd’hui, ces plaintes constantes sont devenues notre quotidien, les affaires portées devant la justice (NDLR : encore assez rares dans les faits, bien qu’en constante augmentation) ne sont que la partie émergée de l’iceberg ! ». Il faut dire que depuis plusieurs années déjà, on a vu fleurir de curieuses formules hôtelières, des « relais du silence », certains établissements « relais & châteaux » qui refusent d’accueillir des familles avec enfants en bas âge, pour cause de bruit intempestif… Une sorte de ghettoïsation du tourisme sur fond de fantasme publicitaire vantant une campagne (ou montagne) idéalisée, silencieuse, lieu de « ressourcement Zen » pour bobos urbains stressés comme des piles au lithium en surchauffe. Une drôle d’ambiance qui ne prend pas le chemin du « vivre ensemble » et qui a fini par contaminer, au-delà du tourisme, les expatriés de la ville venus vivre à la campagne, rétifs à la moindre nuisance, une fois devenus villageois à leur tour. Dans une France où l’occupation urbaine représente plus de 80% de la population, espace et silence semblent devenus une forme de luxe absolu, un idéal égoïste !

Concernant l’affaire de Grignols, la fédération régionale des associations de protection de la nature de la région Aquitaine s’est décidée à saisir la cour d’appel de Bordeaux, en tierce opposition, entre les plaignants et le couple condamné, pour sauver le petit étang (centenaire) et les batraciens qui s’y ébattent. Le jugement a été finalement repoussé à ce mois-ci et, à l’heure où nous mettons sous presse, aucun épilogue n’est encore exaucé. Nous « prions pour les grenouilles » et ne manquerons pas de vous informer de leur sort, ainsi que celui de Annie et Michel, dans notre prochain numéro. Ph. P.

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